Jeanne d’Arc: Mythe nationaliste et Front National

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Jeanne d’Arc au sacre du Roi Charles VII, Ingres

          L’image de la Pucelle d’Orléans a été la source de perpétuelles récupérations a des fins idéologiques, notamment par l’Eglise, mais aussi par différents partis politiques, même opposés. Depuis 1988, le Front National et son dirigeant de l’époque, Jean-Marie Le Pen,  ont fait de cette figure historique un emblème. Quelles sont les motivations à l’origine de cette énième réutilisation? Dans quelle mesure est-ce critiquable, et pourquoi? Pour tenter d’y répondre nous nous intéresserons dans un premier lieu aux revendications qu’attache ce parti à un symbole de l’histoire de France,  puis nous évoquerons les limites d’une telle pratique.

Nous pouvons tout d’abord noter que Jean Marie Le Pen est un fin connaisseur de l’histoire et de la littérature françaises, puisqu’il n’hésite pas à s’appuyer sur des textes et des faits avérés pour étoffer son propos de ce qui semblent être, en apparence, des arguments d’autorité.  Ainsi, dans son discours du 1er Mai 2012, date à laquelle le FN  commémore la vie de Jeanne d’Arc, il se réfère à François Villon ou encore André Malraux. Malgré ces tentatives d’apporter du crédit à sa réflexion, le lecteur n’en est néanmoins pas dupe. Les termes de « patriotisme » ou de « sentiment national » sont employés, dans le but d’éviter soigneusement tout glissement sémantique fâcheux vers l’intolérance que suggère le mot de « nationalisme ». Mais c’est bien de cela qu’il est question, et ces subtilités rhétoriques ne font pas oublier la mort du jeune Brahim Bouarram, jeté dans la Seine en 1995 par des extrémistes, à la suite des commémorations. 

En effet, il y a un appel à la violence latent autour du choix de Jeanne d’Arc, dont la vie et la mort en sont empreints. Les discours du parti invoquent sans cesse « Jeanne la guerrière », qui a, selon la formule consacrée et les travaux de Michelet, « bouté les anglais hors de France ».

Nous pouvons aussi remarquer l’évolution de cette symbolique, en rapport avec la fluctuation de l’opinion publique. Jean-Marie Le Pen utilisait aussi Jeanne à travers son aspect religieux (rappelons que cette dernière a été canonisée à la suite de nombreuses controverses), lorsqu’il a été nécessaire de fédérer les voix des catholiques de France, qui s’éloignaient du FN. Plus tard, après que le parti ait été associé à l’idée d’intégrisme a de multiples reprises, cette exploitation idéologique du  martyr a été abandonnée. Ainsi nous retrouvons l’écho de cette volonté nouvelle de « normalisation » du FN dans le discours.

Jeanne d’Arc y est donc, et ce pour la première fois, associée à une « diabolisation » qui serait liée à la « désinformation ». Ici, l’image de la Pucelle d’Orléans est très clairement, et volontairement confondue avec le parti en lui même.

Notons que pour les derniers défilés du 1er Mai, des cadres, des mères de familles et des minorités ethniques ont été mis en première ligne, pour donner une image normalisée, celle d’un FN assumé.

La harangue du « Président d’Honneur » va jusqu’à se clore sur l’association même de Jeanne d’Arc à sa fille, en premier lieu vaguement démentie mais tout de même effective: « Vive Jeanne, Vive Marine, Vive la France ». Ce rythme ternaire calqué sur la devise nationale, avec des formules lapidaires qui en font un aphorisme, semble être le sommet d’une gradation vers un nationalisme assumé, à peine voilé derrière un « patriotisme » ne faisant que fort peu illusion.

Que penser de cette appropriation de l’histoire? L’ex Président Nicolas Sarkozy s’est insurgé contre l’exploitation de l’image de Jeanne d’Arc, dont lui même s’est servi lors de sa campagne, dans une volonté de fédération des valeurs nationales.

Ce dernier à sévèrement dénoncé les pratiques du FN. Cependant, ses actes sont entrés en contradiction avec ces propos, puisque nous avons tous en mémoire les vifs débats suscités par « l’identité nationale », ou la lecture obligatoire de la lettre de Guy Moquet et l’adoption de la « mémoire » d’enfants victimes de la Shoah par  des élèves de CM2. Ces événements ont ravivé le débat de « l’histoire officielle ».

Dans le but de vous faire réfléchir quant à la perpétuelle confusion entre histoire et mémoire, ainsi que ses réutilisations  politiques, nous vous proposons une citation. Elle est extraite de La Raison dans l’histoire (1822) de Hegel: « Dans le tumulte des événements du monde, une maxime générale est d’aussi peu de secours que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire dans  le passé, car un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent; il n’a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l’actualité ».

Pourquoi utiliser une figure historique en arguant qu’elle nous fera mieux comprendre le monde? Est-ce un moyen de maintenir le débat loin des propositions de fond en l’orientant sur un symbolisme de facilité?

Il semble que cet extrait réponde à ces questions.  

JJB

Sources:

http://tempsreel.nouvelobs.com/election-presidentielle-2012/20120106.OBS8229/sarkozy-jeanne-d-arc-n-appartient-a-aucun-parti-a-aucune-faction-aucun-clan.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mythes_de_Jeanne_d’Arc

http://www.frontnational.com/2012/05/1er-mai-grand-discours-de-jean-marie-le-pen/

http://www.retrocampagne.fr/2012/05/01/pourquoi-le-front-national-celebre-jeanne-darc-le-1er-mai/

Auteur de l’article : Jeunes Socialistes du Lot